Je savais pas que ce stage serait si difficile. Je savais pas que je retenais autant d'émotions. Je savais que j'étais aussi sensible, mais pas que ça me toucherait autant.
J'savais pas que je m'identifiais à ce point à ceux que je soigne, ou devrais soigner, je savais pas que je faisais un transfer systématique, que je me mettais automatiquement à leur place, et que mon blocage est là.
C'est tellement
humiliant. Tellement rabaissant, et ils n'en ont même plu conscience, et j'ai un mal infini à accepter ça.
Un mal infini à les assister, à tolérer leur dépendance quasi totale pour tous les gestes les plus simples.
Quand tu entres dans la douche pour apprendre comment faire, que tu demandes au papi si ça le dérange que tu assistes à sa toilette et qu'il te répond "Bien sur que vous pouvez venir", et qu'il se déshabille devant toi sans pudeur, sans plu se poser de question, tout ça leur est si naturel, leur corps ne leur appartient plu, ça devient
un objet que l'on nettoie.
Bien sur que non je ne doute pas un instant de ce vers quoi je tends.
Mais le chemin est si dur...
La douleur est omniprésente, et les voir résignés, se laisser manipuler comme ça, se laisser retourner dans tous les sens, se faire emmener aux toilettes, nous laisser leur baisser la culotte et les regarder faire leurs besoins...
Non, non, qu'on ne me parle plu de dignité, qu'on ne me parle plu de préservation de la pudeur, tout ça, à ce stade, est dépassé et absolument hors contexte. Et c'est ce manque d'alternative qui me bloque. Parce que c'est réducteur au point le plus haut, et je pensais ça facile quand j'en entendais parler. Mais je crois que chaque jour de stage me renvoie à moi-même, à mes plus grandes peurs, à mes plus gros problèmes et à mes limites.
Pourtant je n'ai jamais pleuré depuis que j'ai commencé. Ca m'avait d'ailleurs étonné. Et puis là, ça a été la goutte. Qu'on me demande ce que je ressentais, d'être regardée par tout le monde, et ce besoin d'être si sincère, de dire ces choses ignobles, d'avouer tout ça, et d'entendre dire que tout ça me renvoyait à mon vécu, que ce blocage ne venait pas de nulle part, qu'il fallait que je travaille sur moi, entendre tout ça, réaliser qu'effectivement, je vais devoir prendre beaucoup sur moi pour dépasser tout ça...
C'est difficile.
Et puis de toujours vouloir être à la hauteur, de savoir m'oublier moi et mon ressenti pour pouvoir les regarder dans les yeux et sourire... Ca parait pas, mais c'est une réelle épreuve pour moi.
Regarder la vieillesse et la décrépitude droit dans les yeux. Sentir la mort dans tous les couloirs, savoir qu'ils sont tous condamnés à finir leurs jours là-bas, et les entendre nous répondre "oh, les jours passent, c'est l'essentiel" à nos "ça va bien?", c'est se prendre la réalité dans la gueule.
Et j'me suis déjà trop attachée. On avait dit pas d'affect dans les relations avec le patient. Pas d'affect, Maude, pas d'affect.
Caresser la main d'une mamie sans oser la regarder dans les yeux parce qu'elle mourra dans quelques jours et que t'arrives pas à l'accepter, qu'tu rages dans ton for intérieur parce que tu trouves ça dégueulasse, que tu supportes pas de la voir dépérir jour après jour, mais que malgré tout, t'as le putain de culot de lui tenir la main et d'essayer de la rassurer en la caressant. Avec des gants.
Et elle ne bouge pas. Elle ne dit rien. Elle a mal mais est anesthésiée pour la plupart par la morphine. Elle regarde toujours le plafond, nous demande toujours d'arrêter de s'occuper d'elle, qu'on la laisse partir en paix.
Le silence d'une personne agée est insoutenable. Son regard est désarmant, et tout à coup, tu te rends compte que face au temps, t'es plu rien, et que combien finiront comme ça? A rester jour et nuit allongé, sans pouvoir bouger, couverts d'escarres, à penser tout le temps au moment où enfin, le corps lâchera.
Je lui souhaite tellement de mourir. Et j'aimerais tellement être tout près quand son temps s'arrêtera. Pour voir son dernier souffle, pour la sentir se défaire de ces horreurs, la voir se libérer de cette cage, la sentir partir sereine.
Et dire qu'elle doit nous mépriser à tant nous soucier de son hygiène, de son hydratation, tout en la laissant si seule toute la journée. Là aussi je bloque. C'est pas comme ça que je veux être. Je voudrais avoir le force de rester 10 minutes sur cette chaise, près d'elle, et de lui parler, de l'écouter surtout, savoir quelles sont les choses auxquelles on pense les derniers jours.
J'en ressortirai plus grande, c'est sur. Et tout me semble si dérisoire, dès que je sors de cette maison de retraite. Quand l'autre con derrière te klaxonne parce que ça fait 5 secondes que le feu est passé au vert.
Tu te dis que putain, ça ferait du bien à certains de se calmer, et de se faire remettre les idées en place.